L’Hôtel et la rue des Trois Rois

Les trois Rois

Dans le 7ème arrondissement de Lyon, à l’angle de la rue des Trois Rois et du n°14 de la Grande Rue de la Guillotière, un curieux cartouche est visible en façade d’un bâtiment ancien. On peut y lire : « ancien hostel des Trois Rois 1190, 1834, restauré en 1838 ». A l’emplacement de cet immeuble, reconstruit en 1884, se trouvait en effet l’hôtel des Trois-Rois. Si la présence de cet hôtel est attestée à partir de 1582 d’après les archives municipales (cote BB107), son origine beaucoup plus ancienne remonterait à 1190. Pour comprendre d’où provient cette appellation énigmatique, il convient de se replacer dans l’histoire du faubourg de la Guillotière et de l’ancestral pont du Rhône.

Le pont du Rhône : un lieu de franchissement unique

Durant l’Antiquité et le Moyen-Age, la ville de Lyon est implantée essentiellement en rive droite de la Saône (quartier Saint-Jean) et sur la presqu’ile. La rive gauche du Rhône se situe en plaine inondable et par conséquent ne bénéficie donc pas d’une protection géographique naturelle : l’occupation humaine n’y est pas très dense.

Jusqu’en 1772, il n’y a qu’un seul pont pour passer le Rhône et celui-ci se situe au niveau du Pont de la Guillotière. Le pont de la Guillotière, dénommé aussi autrefois pont du Rhône est donc le plus ancien pont lyonnais sur le fleuve. Ce pont plusieurs fois détruit, fortifié, et reconstruit entre le XIIème  le XVIème siècle, constituait l’unique passage pour franchir ce cours d’eau à la réputation impétueuse et aux débordements fréquents. Le plan de Georg Braun de 1575 nous montre la traversée du fleuve par cet ouvrage monumental comportant un nombre considérable d’arches. Le pont enjambe également une langue de terre, un bras secondaire du fleuve et une zone d’expansion des crues. L’ouvrage comporte deux portes, une première surmontée d’une tour carrée, et la seconde flanquée de deux tourelles circulaires.

Le faubourg de la Guillotière : un axe vers les Alpes et l’Italie

En prolongement du pont du Rhône, le faubourg de la Guillotière s’est constitué le long des axes de communication en direction des Alpes et de l’Italie. Ce faubourg indépendant de Lyon est une voie de passage de nombreux étrangers et voyageurs en direction de l’Est. L’artère principale en était l’actuelle Grande rue de la Guillotière. Les rues perpendiculaires apparaissent au 18e siècle. Aux portes de la ville, c’est un endroit tout trouvé pour que s’implantent auberges et hôtels, dont l’Hôtel des Trois Rois.

Le plan de Delamonce vers 1740 nous montre une rive gauche encore largement rurale, avec des axes de communication convergeant vers le pont du Rhône. Le fleuve présente de nombreux bras, avec des îlots accompagnés de probables zones marécageuses. Delamonce est architecte : il a dessiné le pont avec une certaines précision et un nombre de piles considérables.

Première hypothèse : les Trois Rois Mages…

Mais revenons à l’identidé des Trois Rois. Les auteurs divergent quant à l’identité des monarques… Pour l’auteur lyonnais Nizier de Puitpelus (de son vrai nom Clair Tisseur – 1827-1895) ce seraient les trois rois mages Gaspard, Melchior et Balthazar – qui n’ont jamais mis les pieds à Lyon…

Seconde hypothèse : Philippe Auguste, Richard Coeur de Lion, et ?…

L’hypothèse la plus souvent soutenue veut que ce nom soit donné en souvenir de trois rois qui auraient dormi dans l’auberge éponyme. La date avancée sur le cartouche de l’immeuble (1190) renvoie au temps des croisades. 

En effet en 1190 a lieu le lancement de la 3ème croisade. Les plus grands monarques de leur temps, Henri II roi d’Angleterre puis Richard Coeur de Lion, Philippe Auguste roi de France et Frédéric Barberousse, empereur germanique, jurèrent de partir en Terre Sainte.

Richard et Philippe partirent ensemble de Vézelay le 4 Juillet 1190 vers la Terre Sainte. Ils seraient passé par Lyon, et à la traversée du Rhône, le pont du Rhône construit en bois vermoulu, n’aurait put soutenir le poids des équipages et il se rompit (la légende raconte que sitôt que les deux rois l’eurent passé : plusieurs personnes de leur suite périrent dans cet accident, et les gens superstitieux annoncèrent des haines, des dissensions et des désastres…)

Mais la plus grande confusion règne encore sur le passage de ces trois rois à Lyon :

  • on lit parfois que Conrad de Bavière aurait été le troisème souverain accompagnant Philippe Auguste et Richard, et qu’il mourut dans la chute du pont… Or Conrad est simplement duc de Bavière (et non roi) et de plus il décède en 1055, donc bien avant le passage du Rhône par les croisés en 1190… cette hypothèse ne tient pas.
  • quant à Frédéric Barberousse, empereur germanique, il mène la croisade germanique initiée en 1088, distincte de la croisade franco-anglaise, légèrement postérieure. Son passage à Lyon en juillet 1190 nous parait difficile dans la mesure où Frédéric s’est noyé le 10 juin 1190 dans le fleuve Saleph (actuellement Göksu), en Turquie.
  • Quant à Richard Coeur de Lion, on lit qu’il aurait suivi un itinéraire différent de Philippe Auguste : Philippe s’embarquant à Gênes et Richard à Marseille… Est-ce à partir de Lyon que les deux souverains se séparèrent ?

Le pont de pierre et la place du Pont

A la suite du passage des croisés en 1190 et des deux rois, la construction d’un nouveau pont – cette fois-ci pierre- est entreprise au cours du 13e siècle. Quelques arches ont été comblées sur la rive gauche, dans les années 1820. Ceci explique l’anomalie lyonnaise qui fait qu’on appelle Place du Pont (actuelle place Gabriel Péri) une place qui est à une centaine de mètres du début du pont actuel. Le pont de pierre, partiellement détruit en septembre 1944, a été démoli en 1952 et remplacé par un pont plus large et doté d’une structure métallique en 1953.

Notre recherche bibliographique sur l’origine supposée de l’appellation de l’Hôtel des Trois Rois semble avoir été vaine… Elle nous aura néanmoins permis de se plonger momentanément dans les bouleversements passés du secteur de la Guillotière, aux portes de la cité…

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